Haiti: Arriver à Port-au-Prince

Jacques Duffaut, Port-au-Prince, le 16 janvier 2010.

Arriver à Port-au-Prince, depuis le tremblement de terre du 12 janvier dernier, relève du parcours du combattant. Le petit aéroport a été pris en charge par les Américains. Pour les Européens, passer par les Antilles françaises ne s’est pas avéré la bonne solution. Ils y ont souvent perdu une journée. La plupart se résolvent à atterrir à Saint-Domingue d’où ils trouvent soit un avion affrété par les urgentistes, soit une voiture de location pour faire les 500 kilomètres qui relient les deux capitales d’Hispaniola.

Nous sommes trois du Secours Catholique (Caritas France) ce matin du 16 à être arrivés la veille à Saint-Domingue. Marjolaine et Vincent, du département des urgences internationales du Secours Catholique m’accompagnent. Vincent, qui a longtemps travaillé pour Médecins sans frontières a retrouvé d’anciens collègues. Dix places étaient encore disponibles hier soir dans l’avion que MSF avait affrété pour le lendemain matin. Des Pompiers sans Frontières du sud de la France, arrivés par le même avion de Paris, nous ont indiqué un hôtel où nous avons passé une nuit paisible quoique courte, puisque une fois les bagages déposés dans nos chambres nous n’avons eu de hâte que de remplir des sacs supplémentaires d’eau et de nourriture en perspective de notre arrivée sur les lieux de la catastrophe.

Mais ce matin, d’autres médecins suisses sont arrivés, chargés jusqu’aux dents, et on nous a gentiment signifié que nous étions en trop.

Alors, nous sommes repartis en quête d’un moyen de voyager. Un Américain s’est proposé d’en transporter deux d’entre nous pour la modique somme de 1000 dollars. J’ai pensé que ce devait être un de ces avions de milliardaires où un hôtesse vous propose du champagne tandis que vous jetez, négligemment allongé dans un large fauteuil moelleux, un regard par le hublot. Que nenni ! C’était un petit avion de tourisme à cinq places, aussi étroit qu’un canoë-kayak.

Le voyage devait durer une heure. Il aurait pu, mais les contrôleurs aériens de Port-au-Prince nous ont laissé tourner au-dessus de la baie pendant trois quarts d’heure. De 3000 mètres, nous avons eu tout loisir d’apercevoir, seul au milieu de la baie entre l’île principale et l’île de la Gonâve, un porte-avion de l’US marine.
Notre petit avion s’est finalement posé, puis s’est garé à côté des autres appareils sur une partie herbeuse de l’aéroport. Le soleil à Port-au-Prince, cet après-midi, était brûlant. Au loin, à l’ombre de l’aérogare, des files d’Haïtiens attendaient pour embarquer.

L’aérogare était plongée dans l’obscurité. De l’eau courait sur le carrelage. Par endroits, le plafond s’était effondré. Une fois dehors, une centaine d’Haïtiens essayaient d’entrer, retenus par cinq très jeunes G.I. armés. Un gendarme italien attendait aussi. Je le salue. Il me dit qu’il est arrivé le mercredi 13 pour s’occuper des ressortissants de son pays. Il me dresse un portrait alarmant de la situation. Outre les morts, il s’inquiète de l’évolution de la situation. Les habitants de la ville n’ont plus rien à boire ni à manger, me dit-il, et lorsqu’ils voient un blanc, ils l’abordent et lui demandent de les aider financièrement. Il porte les mêmes vêtements depuis son arrivée, n’a pas pu prendre de douche, mais reste stoïque.

Face à la situation chaotique, Marjolaine décide de retourner dans l’aérogare. La grande salle des douanes était vide. Je prends le temps d’aller inspecter les lieux. Les salles d’attente, les endroits de réception des bagages sont tous dévastés. Des gravats jonchent le sol. Dans les toilettes, il n’y a plus de plafond et des grumeaux de béton remplissent les urinoirs.

Quelques journalistes y ont trouvé refuge pour être à l’écart du bruit et de la fureur extérieurs. L’une enregistre son intervention devant son caméraman. Deux reporters espagnols ont fait d’un comptoir de bar un bureau d’appoint pour peaufiner le montage qu’ils vont incessamment envoyer à leur rédaction. Enfin, quelques G.I. y passent leurs minutes de pause. Je demande à l’un d’entre eux combien ils sont actuellement. Il me répond 500, mais qu’ils seront bientôt plus.

Finalement, Alistair Dutton de Caritas Internationalis arrive. Nous sortons et montons dans une voiture de CRS (Catholic Relief Service).

Nous faisons étape au camp logistique des Nations unies. Des hommes et des femmes de toutes nationalités grouillent dans tous les sens. Deux grandes tentes abritent, l’une une centaine de lits sur lesquels des blessés attendent de passer dans l’autre pour des interventions chirurgicales. J’intercepte une conversation. Une femme blanche en tailleur noir donne des consignes à des médecins fraîchement débarqués. Elle leur demande en anglais de passer entre les lits, de s’adresser à chacun des blessés, de leur parler, de leur donner à boire et d’une voix plus basse elle conclut en disant de prendre bien soin de tous mais plus particulièrement des enfants.

Marjolaine et moi, nous traversons la tente après avoir demandé à un infirmier haïtien si cela ne dérangera pas. Il ôte son masque en papier bleu pour dire en souriant « il n’y a pas de problème ». Nous remontons doucement le passage entre les lits alignés. Des enfants, des hommes, des femmes contusionnés, écorchés, défigurés, bandés, plâtrés. Souvent étendus, parfois assis. Souvent entourés d’une ou plusieurs personnes. Parfois seuls, comme ce jeune homme inconscient dont tous les membres sont secoués de spasmes et sur lequel la mère d’un autre blessé jette un regard dans lequel se lisent l’impuissance et la détresse.

Pour aller à la Caritas Haïti où nous sommes hébergés, nous traversons une partie de la ville. Si les abords de l’aéroport et l’endroit où nous dormirons sont relativement épargnés, il est d’autres quartiers où les immeubles sont aplatis. Des maisons de trois ou quatre étages il ne reste que les niveaux, empilés comme un millefeuille. Quelques grues et pelleteuses ont commencé les déblaiements sous les yeux de proches qui assistent masqués à l’opération.

Les magasins sont fermés « pour éviter les pillages », me dit Will de Wolf, un membre de Caritas Internationalis.

Côté Caritas, plusieurs membres du réseau sont sur place. Cordaid, DVC (la Caritas Allemande), les Suisses, Caritas Internationalis ainsi que CRS dont Haïti est depuis longtemps sa plus importante opération humanitaire.
C’est d’ailleurs CRS qui a aidé la Caritas nationale à construire sur le même site son siège et une maison d’hôtes pour générer des revenus. C’est là que nous logeons. C’est une structure en L de trois niveaux où s’étagent les bureaux et les salles communes en bas, les chambres d’hôtes avec salle d’eau en hauteur. Pour l’instant l’eau est coupée. Mais l’électricité fonctionne 24 heures sur 24 grâce à un groupe qui prend le relais lors des coupures. On a accès au réseau Internet grâce à la Wifi.

Les Caritas organisent tous les matins à 8 heures une réunion stratégique. Et le soir, à 5 heures dans les bureaux de Caritas Haïti, une autre réunion internationale décide de ce qui sera fait le lendemain.
Toutes ces Caritas ne sont pas de trop pour entourer le personnel de la Caritas Haïti qui doit gérer en même temps l’urgence et leur deuil personnel.

Demain, il y aura une réunion pour définir les premiers besoins à apporter dans le premier mois.
CRS prépare depuis Saint-Domingue 20000 packs de nourriture. Les premiers packs devraient arriver dans la nuit pour une distribution demain matin. Or, pour l’instant, sur les 12 endroits choisis pour la distribution, il n’y en a que 3 de sécurisés, c’est-à-dire clôturés ou gardés. Les Nations unies ne sont pas capables pour le moment d’assurer cette sécurité, ayant été désorganisés par l’écroulement de leur quartier général du centre ville et par le deuil d’une vingtaine de leurs membres. Quant à la police haïtienne, d’un avis général, elle n’en est pas capable non plus.

Parmi les personnes hébergées par Caritas Haïti, il y a une équipe de 7 secouristes mexicains de la région de Cancun. Ils sont arrivés mercredi, lendemain de la catastrophe, amenés par une religieuse, la mère supérieure Berta Lopez-Chavez. Ils se sont tout de suite concentrés sur le quartier de la cathédrale de Port-au-Prince dont il ne reste que les murs extérieurs. Très vite, ils ont improvisé un hôpital en plein air, dans le parc de l’hôpital du quartier dont les structures ont été gravement affectées par le tremblement de terre. 1500 personnes sont là, couchées à même le sol ou sur des tables, sans médicaments et sans antibiotiques. La mère supérieure est allée chercher elle-même à l’aéroport des chirurgiens pour opérer. Elle n’en a ramené que quatre, trois Cubains et un Péruvien. Hier, ils ont amputé 200 personnes. Demain ils doivent en amputer 300 si ils veulent les sauver. Mais ils n’arrivent pas à obtenir d’anesthésiants. Epuisés, en colère, ils appellent tous ceux qui pourraient les aider mais n’arrivent pas obtenir ce qu’ils veulent. Les Nations unies ou les autorités sont débordées. On leur demande simplement d’attendre.

1 Comment

Filed under Emergencies, Français, Haiti quake

One Response to Haiti: Arriver à Port-au-Prince

  1. BOUTET

    Objet : Haïti – journée de collecte aux Flaneries de la Roche/YON -Vendée -France
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    Bonjour

    Au coeur de l’action de collecte pour Haïti en ce 23 janvier nous n’avons pas pensé à prendre des photos, notre ami Etienne de l’Echo de l’Ouest de passage aux Flaneries s’est arrêté…..

    L’engagement des uns et des autres dans cette collecte a été total il se voulait comme en lien étroit avec ceux qui oeuvrent dans Port au Prince auprès des populations sinistrées. Les livres d’or ouverts sur les 3 points de collecte ont permis de recueillir des témoignages émouvants, venant d’enfants, de jeunes ou d’adultes. La trentaine de personnes présentes au cours de cette collecte : membres de la communauté haïtienne de la Roche sur Yon, jeunes en DESS action internationale des Etablières, bénévoles de l’équipe yonnaise ou des environs, religieuses et membres de la pastorale des migrants, salariés de la délégation ont pu recueillir des dons dont le montant nous sera lors d’un bilan à venir. Ils ont su aussi réécrire cette parole du Père Rhodain “il vaut mieux éveiller 100.000 coeurs que récolter 100.000 francs”.. mais l’affluence des personnes a sans doute permis l’un et l’autre.

    Certains ont demandé des infos sur Caritas Haïti , Monique et Valérie nous ont indiqué ce site :

    http://www.flickr.com/photos/27673812@N05/sets/72157623247534948/detail/

    Dans quelques jours une petite rencontre vous sera proposée pour faire le point sur cette journée.

    bien cordialement

    Henri Boutet
    > 12 rue du Calvaire
    > 85430 – Les Clouzeaux
    > henriboutet@aol.com
    > tel : 02 72 71 17 38

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