« En tant que réfugiée, vous n’existez plus »

Témoignage de Marie Béatrice Umutesi, rwandaise immigrée en Belgique après le génocide, qui a partagé son expérience de réfugiée avec Caritas à la conférence « Le visage féminin de la migration »

J’ai quitté le Rwanda en juillet 1994 pour la République Démocratique du Congo pour fuir la guerre, le génocide et les massacres de populations civiles auxquelles s’adonnaient les différentes armées et milices qui s’affrontaient dans le pays.  La peur m’a beaucoup aidé dans la prise de cette décision.  En effet, il n’est pas facile de décider de partir, de quitter son pays, sa famille, ses amis, son travail, sa maison pour aller dans un pays qu’on ne connaît pas, sans savoir comment on sera accueilli, sans nécessairement connaître la langue et la culture, surtout quand on a un certain âge et qu’on avait déjà planifié son avenir pour les restant de ses jours.

Au Rwanda, j’étais responsable d’une ONG d’appui aux femmes rurales. Jamais je n’aurais cru que j’allais devenir une réfugiée un jour.

Au  Congo, j’ai vécu pendant deux ans dans un camp de réfugiés dans la région de Bukavu, près de la frontière avec le Rwanda.  Malgré les conditions très difficiles dans lesquelles nous vivions et la peur permanente d’être attaqués ou rapatriés de force au Rwanda, la plupart des réfugiés n’avaient pas envie de quitter les camps pour aller dans d’autres pays car pour nous le Rwanda c’était de l’autre coté de la rivière Rusizi.  L’espoir d’un retour proche nous faisait supporter des pires privations, la promiscuité, l’insécurité permanente.

En tant que réfugiée, vous n’existez plus. Le fait de dépendre de l’aide des ONG, d’avoir tout perdu, de vivre dans une petite tente et, à certaines périodes, de ne plus pouvoir travailler, me rendait très triste. J’avais l’impression que je ne servais plus à rien. Du jour au lendemain, tu cesses d’avoir un nom et une identité. Dans la rue, les Congolais disaient  « réfugiée » pour m’appeler, on ne m’appelait plus « madame ».  A force de voir la misère tous les jours, certains travailleurs humanitaires dans les camps ne respectent plus les réfugiés. On nous traitait comme des objets.

Quand les camps ont été détruits par les rebelles « Banyamulenge » et les militaires rwandais, en novembre 1996,  nous obligeant à aller beaucoup plus loin à l’intérieur du pays, j’ai compris que le retour au Rwanda ne se fera pas dans l’immédiat et qu’il me fallait chercher refuge ailleurs qu’au Congo et de préférence le plus loin possible du Rwanda.  En compagnie des centaines de milliers d’autres réfugiés, j’ai dû traverser le Congo à pied, de Bukavu à Mbandaka, sur une distance de plus de 2.000 kilomètres dans l’espoir de rallier la République centre africaine ou le Congo Brazzaville.  Quand je suis arrivée à Mbandaka, quelques 2000 kilomètres plus loin, nous n’étions plus que deux. Nous avons pris une barge  jusqu’à Kinshasa où nous sommes arrivées  fin 1997.  De Kinshasa, nous sommes parties pour la Belgique où je suis arrivée sous une fausse identité en avril 1998.

Je connaissais la Belgique pour y avoir étudié et parce que j’y faisais des visites régulières. J’y avais un réseau d’amis fidèles.  La plupart d’entre eux s’étaient mobilisés pour me faire sortir du Congo. Au début, je vivais dans un centre de réfugiés en Belgique. Il y avait des réfugiés de plein de pays différents qui ne se comprenaient pas entre eux. Les conditions matérielles étaient peut-être meilleures qu’en Europe, mais je m’y sentais très seule. Le pire était de nouveau ce sentiment d’inutilité, de n’avoir plus aucun rôle. J’ai donc commencé à rédiger un livre sur mon expérience.

Contrairement à l’immigré économique qui s’est préparé moralement et psychologiquement à quitter son pays, je vis le fait d’avoir été obligée de quitter le Rwanda comme un drame.  Aux problèmes liés à l’immigration, notamment la séparation d’avec ma famille, l’adaptation à une nouvelle culture, la perte de tout repère, s’ajoute la frustration et la révolte quand je pense que je ne peux pas retourner dans mon pays comme je veux et que je ne reverrais peut être plus jamais ma mère et toute ma famille restée au Rwanda.   Ce sentiment  influence beaucoup la manière dont je vis le présent mais aussi la manière dont je me projette dans l’avenir.

Je n’étais pas préparée à l’éventualité de rester au chômage pendant longtemps.  Avec mes qualifications et mon expérience, je pensais trouver tout de suite un nouveau travail dans la coopération au développement.  J’ai fini par trouver un poste d’intérimaire comme professeur de religion catholique dans une école professionnelle, mais ce travail ne me plaisait pas et j’ai continué à postuler dans le secteur du développement . Depuis février 2010,  je travaille au Bureau international catholique de l’enfance (Bice) en tant que déléguée régionale Afrique.

Souvent quand on parle de l’intégration des étrangers dans le pays d’accueil, on regarde l’accès au travail, au logement, la maîtrise de la langue, etc.  Partant de ces critères, je peux dire que je suis très bien intégrée.   J’ai un travail, j’ai acheté, comme tout bon belge une vieille maison que je suis en train de retaper, je m’habille à l’occidental, je parle français avec mon fils à la maison.   Mais suis-je intégrée pour autant ?  L’intégration implique non seulement que l’immigrée fasse des efforts pour s’intégrer mais que la société qui l’accueille en fasse aussi pour l’intégrer avec ses différences ethniques et culturelles.  C’est pourquoi j’aime partager mon expérience. Je pense qu’il est essentiel d’écouter les migrantes et de leur donner un espace pour pouvoir se rencontrer et s’épanouir dans leur pays d’accueil.

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Filed under Advocacy, Africa, Belgium, Europe, Français, Migration, Refugees, Rwanda

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